Le hashtag #cleantok a littéralement envahi les réseaux sociaux, notamment TikTok, où il cumule plus de 110 milliards de vues. Vous ne rêvez pas, 110 milliards. Ce phénomène viral met en scène des avant-après de ménages impeccables, de la cuisine étincelante à la salle de bain sans une trace de calcaire. Que vous soyez adepte du ménage ou plutôt du genre à procrastiner, c’est difficile de ne pas être fasciné par ces vidéos. Le plaisir de voir un espace désordonné se transformer en une oasis de propreté fait écho à notre besoin de voir des résultats concrets et immédiats.
Mais, cette tendance ne vient pas sans son revers de médaille. De plus en plus d’experts tirent la sonnette d’alarme : cette fascination pour la propreté et le rangement pourrait avoir des conséquences délétères, notamment sur la santé mentale des femmes. Oui, car derrière la quête de l’intérieur parfait se cache souvent une augmentation de la charge mentale, une pression qui mène de plus en plus de femmes au burn out domestique.
Déjà, pourquoi #cleantok est-il si populaire ?
Au premier abord, la popularité de #cleantok peut sembler évidente : avoir un intérieur bien rangé, propre et organisé apporte une forme de paix intérieure. Le désordre, d’après de nombreuses études, peut accentuer le stress et l’anxiété. Inversement, un environnement ordonné procure une sensation de contrôle et de calme. Une étude de 2009, publiée dans la revue scientifique Personality and Social Psychology Bulletin, a montré que les femmes qui décrivaient leur maison comme désordonnée et encombrée avaient des niveaux de cortisol (l’hormone du stress) plus élevés que celles qui percevaient leur maison comme ordonnée et reposante. Cette corrélation entre propreté et bien-être n’est pas nouvelle. Montesquieu disait déjà : « La propreté est la netteté de l’âme ». Bien qu’il soit difficile d’imaginer le philosophe repasser son linge, on comprend l’idée.

Mais la popularité de #cleantok ne s’arrête pas à ces bienfaits psychologiques. Comme l’a souligné J’Nae Phillips, analyste de style, #cleantok nous permet aussi de théâtraliser notre quotidien. Alors que les réseaux sociaux nous inondent de modèles de perfection physique et de modes de consommation extravagants — où tout le monde semble porter des vêtements de créateurs et partir en vacances aux Maldives toutes les trois semaines — #cleantok offre une bouffée d’air frais. Ici, ce sont des activités normales, des tâches ordinaires et accessibles qui prennent le devant de la scène. À travers le nettoyage, les utilisateurs peuvent exprimer leur personnalité et leur style de vie, un contraste bienvenu face aux autres injonctions perfectionnistes de notre société.
Plus globalement, l’engouement pour #cleantok s’inscrit dans une tendance culturelle plus large, celle du retour à un mode de vie plus simple et minimaliste. On peut notamment penser à l’immense succès de Marie Kondo, qui prône l’art de se débarrasser de tout ce qui ne “suscite pas la joie”. Son approche, centrée sur la simplicité et l’ordre, reflète notre besoin collectif de retrouver un certain contrôle dans un monde de plus en plus chaotique.
Pourquoi #cleantok est-il problématique pour la santé mentale (des femmes en particulier) ?
Mais alors, si avoir un intérieur propre et ordonné est bénéfique pour le bien-être, pourquoi #cleantok pose-t-il problème ? Tout simplement parce que ce phénomène exacerbe une autre forme d’injonction : celle d’avoir un intérieur parfaitement impeccable en permanence. Il ne suffit plus d’avoir une maison propre, il faut qu’elle soit immaculée à chaque instant, sans la moindre trace de désordre. Les vidéos virales de #cleantok, bien qu’apaisantes à regarder, peuvent en réalité renforcer cette pression.
Et puis, il y a du bon au désordre. Comme le disait Paul Claudel, « L’ordre est le plaisir de la raison, mais le désordre est le délice de l’imagination ». Pourtant, dans le monde de #cleantok, il n’y a pas de place pour l’imagination ; tout est calibré, parfaitement rangé, souvent au détriment de l’authenticité et du confort. Un intérieur trop épuré peut finir par ressembler à un Airbnb impersonnel, dépourvu de toute trace de vie personnelle, sans objets souvenirs ou témoignages d’un quotidien animé. Ce besoin constant de perfection finit par devenir oppressant.
Cette injonction à la propreté parfaite s’ajoute à celles que subissent déjà les femmes sur leur apparence physique, leur carrière ou leur rôle au sein de la famille. La quête de l’intérieur parfait pèse particulièrement sur les femmes, qui sont déjà responsables de la majorité des tâches domestiques. Selon l’INSEE, les femmes réalisent 66 % des tâches ménagères et y consacrent plus de 3 heures par jour. Avec #cleantok, cette charge mentale domestique ne fait qu’augmenter. Il ne s’agit plus seulement de faire le ménage, mais de le faire à la perfection et de maintenir cette perfection en permanence, créant ainsi une pression constante et souvent intenable.
L’injonction à la propreté est finalement le fruit de l’injonction à la perfection diffusée sur les réseaux sociaux
L’une des grandes problématiques de #cleantok réside dans le fait qu’il renforce une autre forme d’injonction à la perfection, déjà omniprésente sur les réseaux sociaux. Les plateformes comme TikTok, Instagram ou Pinterest nous bombardent de modèles de vies parfaites : des corps sculptés, des carrières réussies, des relations amoureuses épanouies, et maintenant, des intérieurs dignes des pages d’un magazine de décoration. Ces standards irréalistes finissent par s’immiscer dans tous les aspects de notre quotidien, nous poussant à toujours vouloir mieux, faire plus, et être parfaites, que ce soit dans notre apparence, notre carrière ou notre maison.
Cette pression à la perfection, exacerbée par les réseaux sociaux, a un impact direct sur l’estime de soi, notamment chez les jeunes femmes. Les réseaux sociaux peuvent aggraver des sentiments de comparaison sociale, conduisant à un mal-être chronique. Dans le cadre de #cleantok, cela se manifeste par une frustration face à l’incapacité de maintenir un intérieur aussi impeccable que celui présenté dans les vidéos.

En effet, derrière chaque vidéo de #cleantok se cache une réalité souvent peu visible : il est presque impossible de maintenir ce niveau de propreté et d’organisation sans consacrer une quantité démesurée de temps et d’énergie à la tâche. Or, pour beaucoup de femmes, jongler entre carrière, vie personnelle et tâches domestiques est déjà un exercice difficile. Ajouter à cela la pression de maintenir un intérieur impeccable ne fait qu’augmenter cette charge mentale, laissant peu de place à la détente ou aux activités plus épanouissantes.
Au lieu d’apaiser notre esprit, cette obsession pour la propreté parfaite peut finir par occuper un espace mental précieux, celui que nous pourrions consacrer à des activités plus épanouissantes, comme notre carrière, nos loisirs, ou simplement du temps pour nous-mêmes. Dans un monde où les injonctions à la perfection ne cessent de croître, peut-être est-il temps de réévaluer nos priorités et de laisser un peu de place à l’imperfection.
